Nulle part ailleurs

En Cévennes, Sericyne trace un sillon bien à soie

Par Julien Claudel - Photographe Patrick Aventurier

Ressusciter la culture des mûriers, tisser une soie pas comme les autres pour en faire des objets de luxe et faire revivre une filière historique n’est pas donné à tout le monde. Depuis 2015 à Monoblet, l’atelier aux allures de start-up Sericyne relève le défi, qui intéresse autant les grandes boutiques parisiennes que les investisseurs.

Prenez un tempérament audacieux, doté d’une ingéniosité étonnante et doublé de la conviction d’avoir flairé une piste jamais explorée, et vous découvrirez le projet redoutable d’innovation de Clara Hardy. 

Du grand passé séricicole des Cévennes, on croyait avoir tout vu et tout exploré, du moins jusqu’à ce que cette jeune Normande de naissance acquière la certitude, à la sortie de l’école Boulle (référence nationale en matière de design et d’architecture d’intérieur), qu’il y a de quoi faire renaître la filière en la propulsant dans une modernité effrontée.

C’est en 2015 qu’elle fonde l’atelier Sericyne dans le Piémont Cévenol, à Monoblet. Le petit village est connu pour avoir renoué avec la grande histoire de la soie, à travers la figure locale Michel Costa à qui on doit notamment la création du Musée de la Soie de Saint-Hippolyte-du-Fort. Au lieudit Greffeuille, l’entreprise a mis au point un procédé révolutionnaire et breveté de filage dit « à plat ». « Cela signifie que les vers ne produisent pas de cocons mais tissent directement leurs fils sur des châssis », éclaire la porteuse de projet, « un procédé sur lequel on a longtemps travaillé avec le chercheur entomologiste Bernard Mauchamp. Pour résumer, après une succession d’observations de la biologie animale de la larve, on lui fait emprunter un itinéraire technique qui reste naturel mais l’amène à produire différemment ». 

Trop rigide et non lavable, cette soie n’est pas adaptée à la création de vêtements. Là n’est pas l’important car ce qui intéresse Sericyne, c’est de créer des objets de maroquinerie et de décoration haut de gamme, alternatifs au cuir, 100 % naturels et made in Cévennes. Le projet est suffisamment culotté pour éveiller l’attention d’investisseurs, en tout une dizaine d’actionnaires dont le patron de Free Xavier Niel (Kima Ventures), Juerg Witmer (Château de Montcaud), Isabelle Lescanne (Nutriset) ou encore Didier Rousseau (Famm)… Depuis les débuts de Sericyne, les levées de fonds s’élèvent à un million d’euros.

Pour fournir les besoins en soie, dix mille arbres ont été récemment plantés sur trois hectares. Ils s’ajoutent à une plantation historique en cours de production. Tous sont entretenus par des fermiers partenaires à Monoblet et à Corbès, village voisin d’Anduze. Sericyne est membre de l’UPE 30 et s’est appuyée sur la Chambre d’agriculture ainsi que le Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam) du département afin de consolider son parcours. 

Avec des designers, des imprimeurs et des ateliers de broderie situés à Ganges et à Sauve, avec déjà pas moins de six équivalents temps pleins répartis entre l’atelier local et Paris, c’est toute une filière qui reprend vie en Cévennes, bien calée dans l’air du temps de la relocalisation et l’envie de nature qui souffle sur la création.