Jallatte : histoire d’une résurrection
Au travers de cette nouvelle rubrique, Engagés retrace les aventures parfois tumultueuses, d’entreprises appartenant au patrimoine économique gardois
De succès en déboires, de délocalisations en mouvements spéculatifs, du plein emploi aux licenciements massifs, c’est peu dire que la manufacture Jallatte née en 1947 dans le Piémont cévenol a enchaîné heurs et malheurs. Aujourd’hui, quand on arpente les couloirs du solide et austère fort de pierre Vauban, comme caché dans un faubourg au dos du grand temple de la ville, on peine à percevoir le tumulte qui régna dans ce joyau de l’industrie gardoise. Des 600 personnes qui faisaient tourner les carrousels de fabrication de la manufacture de chaussures de sécurité, hissée au rang de leader européen dans les années 1970, il en reste un peu moins d'une centaine aujourd'hui... Mais au regard de l’histoire récente, c’est une victoire sur laquelle peu auraient parié.
Du rêve aux larmes
Jallatte appartient ici au patrimoine commun. C’est simple, il n’est pas une famille cigaloise qui ne compte au moins un de ses membres ayant œuvré à l’usine. Sur un autre site de production, la ville d’Alès compta également près de 300 salariés. Mais tout cela, c’était au temps florissant d’une industrie à l’ancienne, disons celle de Pompidou et des Trente Glorieuses. Ancienne dans le sens où le capital des boîtes était encore familial, en l’occurrence celui de Pierre Jallatte, patron fondateur « à grande gueule mais à grand cœur », comme le racontent les archives syndicales, qui connaissait chaque employé par son prénom et revendiquait une fibre sociale empruntée à l’autre grande histoire cévenole des filatures. Chez Jallatte, c’était quatorze mois de salaire par an, un comité d’entreprise généreux et une politique active de participation et d’intéressement…
Visionnaire !
Depuis ce temps, de l’eau a passé sur le petit passage à gué de l’Argentesse, le ruisseau qui borde le fort et prend des allures de torrent lors des épisodes cévenols. De l’eau, de la sueur et des larmes : à l’issue de la valse de reprises par de nouveaux groupes et de la délocalisation brutale de la production en Tunisie, le site industriel a été réduit à peau de chagrin. Dans la douleur, on séquestra même les dirigeants une matinée de 2007, juste avant l’annonce stupéfiante du suicide à 88 ans du fondateur qui n’était plus aux commandes de l’entreprise cédée quelques années plus tôt… Devant le choc, la menace de délocalisation s’éloigne mais les marchés de l’entreprise ne sont guère à la fête.
Renouveau
En 2014, nouveau changement - le dernier ? - avec l’arrivée d’un industriel italien, Franco Uzzeni, fondateur de la société U-Power. « Il a toujours admiré ce que Pierre Jallatte a réussi à faire, décrit le directeur général Jean-Marie Calame : importer des États-Unis le concept de chaussures de sécurité en Europe. Il s’est rapidement positionné pour reprendre cette marque emblématique au savoir-faire et à la notoriété inégalés, comprenant que la force de Jallatte réside autant dans son expertise technique que dans son image de marque française. »
Au menu : relocalisation d’une partie de la production. L’an dernier, 210 000 paires sont ainsi sorties de la manufacture cévenole, soit quatre fois plus que la première année, et l’objectif est d’atteindre la vitesse de croisière annuelle de 320 000 paires d’ici à 2025. Le site de Saint-Hippolyte-du-Fort emploie 80 personnes, confectionne et assemble les semelles aux parties hautes des chaussures, qu’on appelle les tiges, toujours fabriquées en Tunisie. Deux équipes tournent à plein sur les carrousels et une troisième devrait bientôt venir en soutien.
Neutralité carbone
Cette reprise en main s’accompagne d’une forte appétence pour l’innovation et la recherche. Les gestionnaires ont rapidement compris qu’il fallait créer des chaussures de sécurité plus en phase avec la mode, légères et sportives, et s’inscrire dans une économie plus verte. « Nous souhaitons atteindre au moins 50 % de neutralité carbone d’ici deux ans, confirme Stéphanie Cadène, cheffe du marketing et de la communication. Cela se traduit déjà par des engagements certifiés par de nombreux audits : nos tiges sont issues de matières recyclées entre 40 et 100 % et, pour les semelles, nous employons un polyuréthane venu du recyclage et de la fermentation de déchets organiques, selon un procédé inventé par BASF. » (Lire notre dossier P.38). La nouvelle gamme de chaussures baptisée J’Respect entre dans cette boucle plus vertueuse, qui semble confirmer que l’histoire de Jallatte en Cévennes est appelée à durer.



